NICOLAS JEREZ
NICOLAS JEREZ
Crédit : Bulane

Bulane, l’eau qui met le feu

À Fabrègues, près de Montpellier, Nicolas Jerez raconte dans le podcast de la Banque Populaire comment Bulane mise sur l’hydrogène produit sur site pour décarboner l’industrie, sans remplacer d’un coup les équipements existants.

À Fabrègues, près de Montpellier, Nicolas Jerez défend depuis plus de quinze ans une conviction simple : l’hydrogène peut aider l’industrie à réduire ses émissions sans jeter à la benne tout ce qu’elle utilise déjà. Fondateur de Bulane en 2009, cet ingénieur de formation n’est pas arrivé dans l’énergie par la voie classique. Il venait de l’informatique, des systèmes experts, du déploiement logiciel, avec déjà une obsession : une technologie ne vaut que si elle est adoptée.

Dans l’épisode 07 du podcast La réussite est en vous de la Banque Populaire du Sud, il raconte un parcours qui mêle curiosité technique, sens du collectif et pari industriel. Son idée de départ tient en une question presque brutale : pourquoi continuer à brûler des énergies fossiles si l’on peut conserver les infrastructures et changer seulement le combustible ? Chez Bulane, cette intuition s’est traduite par une technologie capable de produire, sur site, un gaz à partir d’eau et d’électricité, puis de l’injecter dans des usages industriels existants.

 

Hydrogène : de Jules Verne à l’atelier

Le déclic, Nicolas Jerez le situe au croisement d’une rencontre et d’un imaginaire. Un proche de son entourage lui parle d’électrolyse, d’hydrogène, de plateformes pétrolières et de gaz. En creusant le sujet, il retombe sur Jules Verne et sur cette phrase célèbre de L’Île mystérieuse annonçant que l’eau pourrait un jour devenir un combustible. L’image le frappe. Pas comme une fantaisie littéraire, mais comme une hypothèse de travail.

« Je me passionne pour l’électrolyse et très vite, grâce à cette personne qui avait travaillé sur un électrolyseur, je mets les mains dedans et je trouve ça incroyable », raconte-t-il. À ce moment-là, il n’aborde pas encore l’hydrogène comme un grand projet d’infrastructure nationale. Il y voit un objet concret, une machine placée entre deux mondes qui dialoguent mal : celui du gaz et celui de l’électricité.

Cette lecture va structurer tout le projet Bulane. Pour Nicolas Jerez, l’électrolyseur n’est pas seulement un équipement énergétique. C’est une interface, un boîtier de service, presque un traducteur industriel. L’idée lui vient aussi de son parcours dans le numérique, à l’époque du triple play. Comme la box a réuni plusieurs usages dans un seul boîtier, l’électrolyse pourrait réunir l’électricité et le gaz dans un même système. Cette vision, encore très peu partagée au tournant des années 2007-2008, va devenir le socle de l’entreprise.

 

Bulane : faire adopter plutôt que faire rêver

Bulane naît en janvier 2009 à Fabrègues, dans une maison de famille transformée en premier site de production. Les débuts relèvent presque de l’artisanat industriel. Les cinquante premiers systèmes sont fabriqués là, avec l’appui de l’écosystème régional, du BIC de Montpellier, de structures d’accompagnement à l’innovation et de partenaires scientifiques, notamment du CNRS et de l’École des Mines d’Alès.

Le contexte n’a rien de confortable. En 2009, l’hydrogène n’est pas encore porté par un plan national, ni par l’emballement médiatique actuel. Il inquiète, il intrigue, il paraît loin des usages du quotidien. Les freins sont nombreux : financiers, techniques, réglementaires, commerciaux. Mais Nicolas Jerez dit avoir appris très tôt une règle décisive : la bataille ne se gagne pas dans les présentations, elle se joue sur le terrain, au contact des utilisateurs.

« Une technologie peut être extrêmement performante et brillante, si elle est incompréhensible et inutilisable, c’est difficile pour qu’elle arrive sur le marché », résume-t-il. Cette phrase éclaire toute la trajectoire de Bulane. L’entreprise ne s’est pas contentée de concevoir des électrolyseurs. Elle a travaillé leur ergonomie, leur intégration dans les ateliers, leur ressemblance avec les outils déjà connus des artisans ou des industriels. Le but est limpide : ne pas demander aux clients de tout réapprendre.

Cette stratégie a payé. Bulane revendique aujourd’hui plus de 2 000 électrolyseurs vendus dans une vingtaine de pays. Parmi les premiers clients, Nicolas Jerez cite de grands noms comme De Dietrich, Thales, Parker, Continental ou Safran. Ces références n’ont pas seulement apporté du chiffre d’affaires. Elles ont servi de banc d’essai grandeur nature et de validation industrielle.

Le fondateur se souvient d’un échange marquant avec un directeur d’usine : « Adoptez la technologie parce que si vous l’adoptez pas, on aura beau nous ingénieurs faire tous nos efforts pour la développer, on aura fait tout ça pour rien ». Quinze jours plus tard, une première commande tombe. Pour lui, c’est là que tout commence vraiment. Non pas quand la machine existe, mais quand quelqu’un accepte de l’utiliser dans la vraie vie.

 

Réduire le CO2 sans casser l’existant

Aujourd’hui, Bulane développe trois grandes familles de produits. La première, baptisée Flamme, alimente des flammes directes à partir d’électrolyseurs branchés à l’électricité et à l’eau. Le système produit une flamme oxygène-hydrogène qui peut atteindre 2 800 degrés et remplacer certaines flammes fossiles. La deuxième famille concerne la production d’hydrogène vert pour des procédés industriels sans combustion. La troisième, sans doute la plus structurante dans sa vision, repose sur l’hybridation.

C’est ce point qui distingue le plus Bulane. L’entreprise ne dit pas à tous les industriels de passer au tout-électrique du jour au lendemain. Elle propose d’injecter progressivement un gaz produit localement par électrolyse dans des équipements existants, chaudières ou brûleurs, afin de réduire les émissions sans bouleverser le process. Selon Nicolas Jerez, c’est une réponse utile pour tous les sites où l’électrification directe reste difficile, faute de puissance disponible, de solution technique adaptée ou parce que le procédé a besoin des propriétés spécifiques de la flamme.

Céramistes, verriers, papetiers, distilleries, chimistes : ces secteurs ont souvent besoin de températures élevées ou de conditions de combustion particulières. Dans ces cas-là, l’hydrogène n’est pas présenté comme une mode, mais comme une voie de décarbonation parmi d’autres. « On vient électrifier le gaz mais on vient pas électrifier l’usage », insiste le dirigeant.

Cette approche permet une montée en charge par paliers. Un site peut commencer avec 10 %, 20 % ou 30 % de gaz produit électriquement, puis ajuster selon ses contraintes techniques, ses coûts énergétiques ou ses objectifs climatiques. Bulane mise aussi sur le pilotage intelligent des machines, afin de produire l’hydrogène au moment où l’électricité est la plus compétitive. Là encore, le logiciel rejoint l’énergie.

Le raisonnement de Nicolas Jerez est constant : l’hydrogène n’a pas vocation à remplacer toutes les formes d’électrification. Là où une pompe à chaleur, un four électrique ou une autre solution directe fonctionne bien, il considère qu’il faut l’utiliser. Mais là où l’électrification bloque, l’hydrogène devient, selon lui, une manière de transformer l’électricité en gaz utilisable par les équipements déjà en place.

Ce plaidoyer prend aussi une dimension industrielle et politique. Le fondateur de Bulane regrette que les aides publiques soient encore largement orientées vers les très grands projets, souvent portés par de grands groupes, alors qu’une grande partie de l’industrie française est composée de PME et d’entreprises intermédiaires. À ses yeux, la course ne se joue pas seulement sur la taille des installations, mais sur le volume d’adoption et la capacité à déployer massivement des électrolyseurs au plus près des usages.

Face à la Chine, qu’il juge très en avance sur la massification, il refuse pourtant le fatalisme. La France, dit-il, dispose encore d’atouts technologiques solides, de bons laboratoires et d’un savoir-faire industriel réel. Le danger serait ailleurs : laisser filer l’industrialisation faute d’avoir soutenu assez tôt les marchés concrets.

Dans sa projection à vingt ans, Nicolas Jerez ne croit ni au tout-gaz, ni au tout-électrique. Il imagine un système hybride, souple, fondé sur plusieurs formes d’électrification. Des électrons utilisés directement quand c’est possible. Des molécules produites par électrolyse quand c’est nécessaire. Dans cette vision, l’hydrogène n’est plus un objet lointain réservé aux grands démonstrateurs. Il devient un outil de terrain, branché aux réalités de l’industrie.

Le plus frappant, dans son récit, reste peut-être là. Derrière la technique, derrière les électrolyseurs et les algorithmes, Nicolas Jerez parle d’abord d’écoute, de confiance et de collectif. Pour lui, une innovation n’avance pas parce qu’elle est brillante sur le papier. Elle avance quand des femmes et des hommes acceptent de l’essayer, de l’améliorer et de la faire entrer dans le réel. C’est peut-être à cet endroit précis que Bulane joue sa partie.


Publié : 1er avril 2026 à 9h00 par
François-Xavier Delacoux - Directeur de publication

Passionné d'animation depuis l'âge de 14 ans, a pris les commandes de la matinale d'RTS à seulement 19 ans, poste qu'il a occupé pendant 13 ans. Après des études de sciences économiques à Montpellier, il occupe plusieurs postes chez RTS, devenant successivement responsable d'antenne, animateur, responsable technique. Aujourd'hui directeur général de la radio et de la régie publicitaire RTS Communication, il est également directeur de publication, avec une spécialisation dans l'actualité high-tech, économique et environnementale. Secteurs préviligiés : High-Tech, IA, Economique, Environnement