Jacques Alvarez Font Romeu
Jacques Alvarez Font Romeu
Crédit : Jacques Alvarez Font Romeu

Anticiper pour durer : la leçon de Jacques Alvarez pour la station de Font Romeu

Dans l’épisode 06 de La réussite est en vous Jacques Alvarez, directeur de Font-Romeu Pyrénées 2000 et Saint-Lary, raconte comment l’anticipation, l’eau, la neige et l’emploi dessinent l’avenir de la montagne catalane.

Jacques Alvarez connaît la montagne depuis l’enfance. Né à Fontpédrouse, dans la vallée de la Têt, il a grandi entre le Train Jaune, les centrales hydroélectriques et les reliefs du haut Conflent. Aujourd’hui, il dirige deux domaines skiables majeurs, Font-Romeu Pyrénées 2000 et Saint-Lary, avec une conviction claire : en montagne, la réussite repose d’abord sur l’anticipation.

Dans l’épisode 06 du podcast La réussite est en vous, il raconte un parcours forgé par le territoire. Son enfance face à une centrale hydroélectrique et au rythme du Train Jaune a installé très tôt un lien direct avec l’eau, l’énergie et le désenclavement de la montagne. Un fil rouge qui éclaire aujourd’hui sa manière de penser le développement des stations.

 

 

Jacques Alvarez, l’anticipation comme boussole

Rien ne le destinait pourtant, au départ, à diriger une station. Après un DUT de maintenance industrielle à Perpignan, il découvre l’univers des remontées mécaniques lors d’un stage chez Pomagalski, près de Grenoble. Cette immersion agit comme un déclic. Il comprend alors qu’il veut travailler dans la technique, en montagne, tout en gardant un ancrage dans son pays.

De retour dans les Pyrénées-Orientales après son service militaire à la sécurité civile, il débute à l’usine à neige de Font-Romeu. L’hiver, il travaille sur la neige de culture. L’été, il intervient sur les remontées mécaniques. Cette polyvalence va structurer sa vision du métier. Elle lui apprend une règle simple : en station, rien ne se pilote contre la montagne.

Jacques Alvarez le résume avec une formule qui guide encore son action : "Cultiver le passé, enfanter l’avenir, tel est notre présent". Derrière cette phrase, il y a une idée forte : reprendre le savoir-faire des anciens, le transmettre, et l’utiliser pour préparer la suite. Il revendique cet héritage, celui des équipes qui ont bâti Font-Romeu, la plus ancienne station des Pyrénées françaises.

Cette culture d’équipe s’est aussi construite ailleurs, sur les terrains de rugby de Prades. Il y a appris le collectif, la discipline, l’effort commun. Des valeurs qu’il applique encore dans le pilotage d’équipes techniques très spécialisées. À ses yeux, la performance d’un domaine skiable tient d’abord à cette capacité à mettre les bonnes personnes au bon endroit.

 

À Font-Romeu, l’eau n’est pas un sujet subi

Dans cet entretien, Jacques Alvarez insiste longuement sur la gestion de l’eau. Non pour répondre à une polémique, mais pour décrire un modèle précis. À Font-Romeu, explique-t-il, l’eau utilisée pour la neige de culture est prélevée, stockée sous forme de neige, puis rendue au milieu naturel sans additif. "On s’inscrit totalement dans le cycle de l’eau", rappelle-t-il.

La station s’appuie sur une longue histoire hydraulique. Le barrage des Bouillouses, mis en service en 1908, avait été pensé dès le XIXe siècle pour garantir un débit régulier dans la Têt, irriguer la plaine du Roussillon et alimenter les centrales hydroélectriques liées au Train Jaune. Les enneigeurs, arrivés dès 1976 à Font-Romeu, se sont inscrits ensuite dans cet équilibre déjà structuré.

Le point central, pour lui, n’est pas seulement l’accès à la ressource. C’est la manière de l’utiliser. Grâce à la fiabilisation du réseau, à l’amélioration des enneigeurs et à une production de neige plus efficace, la station a économisé 250 000 mètres cubes d’eau par saison en quinze ans. Le gain vient aussi d’une logique nouvelle : produire uniquement ce qui est nécessaire.

Pour cela, Font-Romeu s’appuie sur la technologie Lidar, un relevé d’altimétrie très précis embarqué sur drone ou avion, capable de mesurer l’épaisseur réelle du manteau neigeux. Cette connaissance change tout. Jacques Alvarez le dit clairement : autrefois, les stations pilotaient "par la peur de manquer". Aujourd’hui, elles peuvent piloter par la donnée.

À cette gestion fine de l’eau s’ajoute un travail continu sur l’énergie. Les pompes, les compresseurs, les dameuses mobilisent une consommation importante. La station s’est engagée dans une démarche d’optimisation certifiée ISO 50001, destinée à réduire les besoins électriques et les consommations de carburant. L’objectif est double : maîtriser les coûts et améliorer la performance environnementale du domaine.

 

Le ski reste le moteur, l’été complète le modèle

Pour Jacques Alvarez, il n’y a pas d’ambiguïté : l’avenir des stations passe encore par le ski. Il s’appuie sur un modèle étudié avec Météo-France et Dianeige, le modèle Climsnow, qui projette les capacités d’exploitation sur 35 ans, y compris dans les scénarios climatiques les plus défavorables. Selon ce travail, Font-Romeu Pyrénées 2000 peut maintenir les 120 jours d’exploitation nécessaires à la viabilité économique de son activité.

Le terrain, dit-il, confirme cette solidité. La station mesure en continu températures, hygrométrie et hauteurs de neige grâce à plus de 60 sondes. Elle observe des cycles plus faibles, puis des retours marqués de l’enneigement naturel. Au moment de l’entretien, le cumul atteignait 4,85 mètres de neige depuis novembre. Et malgré trois hivers moins enneigés, la station a signé ses meilleures saisons. Pour Jacques Alvarez, c’est la preuve qu’un modèle technique bien préparé peut rester résilient.

Cette résilience n’empêche pas de préparer l’après. Font-Romeu a déjà testé le snowfarming, qui consiste à conserver de la neige sous des copeaux de bois pendant l’été. L’expérience a fonctionné techniquement, mais pas suffisamment sur le plan logistique et carbone pour être généralisée. D’autres pistes existent ailleurs, comme l’eau recyclée, mais il estime que le système actuel, fondé sur une eau brute restituée brute, reste aujourd’hui le plus cohérent localement.

La diversification, elle, est déjà en marche. La station a investi dans une luge sur rail à Pyrénées 2000 et dans une tyrolienne géante à la Calme. Deux équipements pensés pour fonctionner l’hiver comme l’été. Leur rôle n’est pas de remplacer le ski, mais de renforcer l’activité sur quatre saisons et surtout de fidéliser les saisonniers en créant davantage d’emplois à l’année.

Car si l’été pèse autant que l’hiver en nombre de nuitées, avec 1,2 million de nuitées touristiques sur chaque saison, son rendement économique reste bien inférieur. En été, les visiteurs consomment moins sur place. En hiver, l’économie locale vit directement de la neige. Jacques Alvarez avance même un ratio parlant : 1 euro dépensé sur un forfait génère entre 6 et 7 euros de retombées sur le territoire.

Cette logique irrigue toute la station. Le ski finance une part des investissements, soutient les commerces, les hébergeurs, les activités annexes et participe au maintien de la population sur place. Pour lui, le tourisme reste aujourd’hui l’ossature économique de Font-Romeu et Bolquère, dans un territoire où d’autres secteurs, notamment certaines structures sanitaires historiques, ont disparu.

L’autre chantier majeur concerne la mobilité. Jacques Alvarez souligne les progrès réalisés grâce au bus à bas coût, au maintien du train de nuit Paris-La Tour de Carol et à la télécabine Airelles Express, qui limite l’usage de la voiture sur les derniers kilomètres. Il évoque aussi le covoiturage comme piste de travail, tout en rappelant qu’une partie des solutions dépend des collectivités et de la fiabilité des accès routiers.

Ce que raconte cet épisode, ce n’est pas seulement l’histoire d’un directeur de station. C’est celle d’un homme qui a appris à vivre au rythme de la montagne, à ne pas promettre contre elle, mais à s’organiser avec elle. Sa définition de la réussite tient en une image très concrète. À 17 heures, regarder le visage des clients au retour des pistes. Si le sourire est là, alors la mission est accomplie. Pour un territoire qui vit du tourisme, de l’emploi local et de la confiance dans l’avenir, la phrase dit beaucoup.

Dans ce sixième épisode de La réussite est en vous podcast de la Banque Populaire du Sud, Jacques Alvarez défend une montagne lucide, technique, enracinée et tournée vers le long terme. Une montagne qui ne nie ni le climat, ni les contraintes, ni les débats. Mais qui refuse aussi de céder à la résignation.


Publié : 9h00 par
François-Xavier Delacoux - Directeur de publication

Passionné d'animation depuis l'âge de 14 ans, a pris les commandes de la matinale d'RTS à seulement 19 ans, poste qu'il a occupé pendant 13 ans. Après des études de sciences économiques à Montpellier, il occupe plusieurs postes chez RTS, devenant successivement responsable d'antenne, animateur, responsable technique. Aujourd'hui directeur général de la radio et de la régie publicitaire RTS Communication, il est également directeur de publication, avec une spécialisation dans l'actualité high-tech, économique et environnementale. Secteurs préviligiés : High-Tech, IA, Economique, Environnement